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L’âme-son (hameçon) du rock n’roll

Pourquoi parler uniquement de groupes et personnages connus ? Le seul succès serait-il garant de qualité ou de mérite ? Il n’en est rien. Chaque jour, dans tous les secteurs, des milliers de personnes, artistes et acteurs, scientifiques, journalistes, écrivains, enseignants, artisans et autres font leur boulot sérieusement dans l’ombre. Et ce sont eux qui permettent à la société de ne pas s’effondrer sous le poids du mainstream, de la politique mensongère et des idéaux sortis d’un imaginaire colonisé par le mythe du succès. En sommes : frayons ici une petite place à l’ombre du rock.

AlchimiA est un nom plutôt significatif pour un groupe rock « underground », c’est-à-dire qui œuvre de manière souterraine et qui plus est conçoit le rock comme un vecteur de réalisation intérieure. Le groupe transalpin (dan lequel militent deux français) propose un « rock ésotérique » qui a même été défini « thérapeutique » par la prestigieuse revue Rockerilla.

Son premier CD, Om[1], frappe par  la diversité des chansons : certaines sont mélancoliques, d’autres furieuses selon la meilleure tradition punk, d’autres encore ironiques, engagées, voire mystiques… AlchimiA ne se laisse pas enfermer dans un style. Son but est l’expression musicale de tous les états d’âme, à partir des expériences vécues par le groupe. Et sa « méthode » consiste précisément dans la confrontation entre les différents « éléments » du groupe. Jusqu’à affirmer qu’ « il ne saurait y avoir de musique rock sans groupe rock ». En d’autres termes, le rock authentique nait d’une expérience de groupe enrichissante mais  psychologiquement difficile, une sorte de « cuisson lente » amalgamant des sensibilités et des psychologies différentes et donnant lieu finalement, toujours pour employer le jargon alchimique, au Filius Regis, créature réunissant les caractéristiques d’une réalisation intime. On comprend dès lors pourquoi celle-ci reste souvent dans l’ombre, en dehors des circuits commerciaux. Ce qui compte pour AlchimiA c’est de butiner son propre miel musical et, éventuellement, d’en faire profiter un public restreint, certes, mais partageant le même goût pour la recherche et l’expérimentation.

Un tel discours s’applique en théorie à tout le domaine underground. Voyons s’il nous est possible d’en dégager quelques considérations d’ordre général. D’abord, la formule du groupe rock constitue pour les jeunes (et parfois les moins jeunes) un espace singulier, une sorte de téménos moderne d’où émergent individuellement des capacités latentes pouvant à leur tour évoquer la perception du Soi[2] dans un mouvement d’individuation artistique. Une telle expérience demande en effet un dialogue permanent entre les membres du groupe, aussi bien au niveau intellectuel, quand il s’agit par exemple de partager une certaine vision des choses dans les textes, qu’au niveau du feeling entre les musiciens. Notons par ailleurs qu’une des caractéristiques les plus surprenantes du groupe rock concerne sa facilité de formation. Aux adolescents il est dit le plus souvent qu’ils doivent avant tout étudier, apprendre, se construire un futur, gagner une position sociale… pour ensuite, éventuellement, pourvoir à  leur réalisation. Tel était également, entre parenthèse, l’avis du sage de Küsnacht qui faisait débuter le processus d’individuation proprement dit à partir de la seconda moitié de la vie.  Or, par le biais du groupe rock, sans qu’il soit nécessaire de posséder de gros budget économique ni de technique instrumentale raffinée, cette voie semble à portée de main. Bien sûr, arriver au succès est une autre histoire. Mais les groupes rock authentiques en sont conscients et s’accommodent généralement assez bien de leur situation hors circuit. Il suffit d’un effectif réduit partageant la même passion pour le rock et se réunissant quelques fois par mois pour que les projets défilent (fêtes privées, concerts, festivals, enregistrements…). Ainsi, le temps, souvent vécu comme un ennemi, devient celui de la maturation dans l’athanor de la salle de répétition. Voilà le véritable hameçon du rock n’ roll. Mais encore faut-il que les différents gouts musicaux puissent s’amalgamer d’une manière originale et harmonieuse. La réalisation de cet amalgame s’exprime notamment par la mise au point d’un sound singulier, une sorte de marque de fabrique qui, mieux que tout autre caractéristique, fournit une personnalité, une âme au groupe. L’histoire du rock et en particulier de la new wave[3] est pleine d’exemples de groupes qui, bien que jouant des mêmes instruments, se distinguent par un sound global tout à fait singulier. Ici, les effets électroniques à disposition de toutes les poches sont souvent déterminants. Mais il reste que, avec ou sans effets spéciaux, dans un groupe rock chaque composant peut imprimer son style tout en s’amalgamant à celui de ses compagnons. C’est ce qui fait en grande partie l’âme-son du rock. Cet amalgame est la conditio sine qua non de la réalisation du miel musical, autre nom moderne du Lapis Philosophorum des anciens alchimistes.

Pourtant, nous le savons bien, l’opus alchimique n’est pas chose facile, celui musical ne faisant pas exception. C’est pourquoi la plupart des groupes rock se dissocient avant même de conclure quoi que ce soit. Ceci témoigne bien à mon avis des difficultés d’un tel parcours. Tous ceux qui ont vécu ce genre d’expérience peuvent se rendre compte qu’il est beaucoup plus aisé d’accorder les instruments que les différences caractérielles. Car les rockers pris dans un discours créatif, donc de sens, qui veulent composer et proposer leurs propres chansons, n’échappent pas à l’interaction avec leurs camarades et à l’investissement de leur propre dimension inconsciente et émotive.

Mais revenons à AlchimiA qui, bien que placé en dehors des circuits « qui comptent », a pourtant produit quelques résultats dignes de remarque. Notons d’abord les quatre homunculi dessinéssur la couverture de leur CD (quatre comme les effectifs du groupe), chacun d’entre eux s’éclairant par une  torche qui est en même temps… un joint. Une de leurs chansons, Spinosi respiri, est en quelque sorte un hommage à la marihuana, cette plante considérée sacrée par nombre de traditions. Rappelons à tel propos que le terme « psychédélique », par lequel on définit souvent l’effet de cette plante, signifie littéralement « qui révèle l’âme ». En retournant le coffret, opération marquant symboliquement la transformation, les quatre dadophores laissent place à autant d’abeilles volant dans un contexte fleurit. Nous avons déjà évoqué la variété des treize chansons contenus dans le CD. Il semble donc que nous soyons en présence d’une massa confusa[4] d’éléments psychiques et que nos artistes se soient servis du groupe rock comme d’un expédient pour réunir ce qui est épars et trouver un nouvel ordre d’esprit. Les textes sont parfois rudes, parfois recherchés, comme dans Mysterium coniunctionis, titre repris d’un livre de C.G. Jung, auteur auquel on doit la redécouverte de l’alchimie dans la modernité.

Mysterium coniunctionis (traduit de l’italien)

Tout seul je ne m’ennui plus

Tout seul je n’existe plus

Les comptes désormais nous encadrent

Pendant que les mains se croisent

Un après l’autre

Nous échangeons nos points de vue

Et après quelques tours

Nous nous retrouvons à quatre cylindres

Mélangeant les sensations aux sentiments

Et les pensées aux intuitions

Parmi tant de formules magiques

Entourés d’éléments incandescents

Soutenus par les quatre vents

Comme dans un jeu nous nous croisons

Et nouveaux nés toujours demeurons

Calés dans notre laboratoire

D’obscurs contenus

Franchissant le seuil de la réalité

Se subliment en notes d’or

Mélangeant les sensations aux sentiments

Et les pensées aux intuitions

Cette chanson est certainement la plus « jungienne » de tout l’album, du moins la plus inspirée à la psychologie des profondeurs du maître suisse. Quatre sont en effet les fonctions psychiques fondamentales (ou types fonctionnels) selon ce dernier : la sensation qui indique l’existence d’une chose, la pensée qui indique ce qu’est cette chose, le sentiment qui en donne sa valeur et enfin l’intuition qui en fixe le sens. D’autre part, ce texte fait largement référence à l’alchimie,  notamment à la sublimation de contenus obscurs (nigredo) en notes d’or (aurum nostrum).

Quant à la chanson Om qui donne le titre à l’album, c’est à la philosophie orientale que son texte s’inspire. Sa musique, particulièrement riche en effets, exprime une attente presque spasmodique de quelque chose de messianique.

Om (traduit de l’italien)

Viens je t’attendais

Il y a très longtemps

Que je t’attendais

Maintenant je suis enfin prêt

Maintenant

Maintenant

Le groupe prévoit la sortie d’un nouvel album autoproduit courant 2022. Il est d’ores et déjà possible d’en écouter une anticipation avec la chanson Von Doom (chantée en français et inspirée à la pandémie) sur sa chaîne YouTube.

Von Doom

Mon royaume est parfait

Je pense à tout, c’est un fait

Je suis scientifique, hyper technologique

Irréfutablement logique

Par effet d’arcanes invisibles

Mes paroles sont votre Bible

Tant que mon véritable visage ne se révélera

Mon emprise suivra

Ainsi parle Victor Von Doom

Seigneur de Latverie

Bis

Observez le progrès, il est en or

Comment pourrait-il vous faire du tort ?

Ma  forteresse ne craint aucun ennemi

Surtout pas les politiques, mes amis

Ô régiments, je suis là

Entrez dans la danse, marchez au pas !

Ainsi parle Victor Von Doom

Seigneur de Latverie

Bis

Antoine Fratini


[1] Conversion de leur cassette audio de 1987.

[2] Le Soi est l’archétype de la complétude psychique selon C.G. Jung.

[3] Cette sorte de récipient dans lequel on insérait, vers la fin des années ’70, tous ces groupes qui, de par leur originalité, n’entraient dans aucune des catégories existantes.

[4] Autre nom de la “matière première” sur laquelle commençait le travail des alchimistes.

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